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dodo

de stephan guillon

26 Janvier 2012 , Rédigé par dodo

Chronique Libération // Bismarck, papy et les Schleus…

Samedi soir, lors d’une séance de spiritisme, j’ai réussi à communiquer avec mon grand-père paternel. Il est mort en août 1991. Attention, je ne suis pas Paco Rabane, je ne discute que très rarement avec les morts, mais samedi soir le cadre était propice à une conversation avec les esprits. En effet, en tournée dans le Bordelais, mon équipe et moi-même étions logés dans un vieux château perdu au milieu des vignes. Après maintes libations, Laurent, mon régisseur lumière, s’est écrié goguenard : «Et si nous faisions tourner les tables !» Dix minutes plus tard, après quelques fous rires, quelques plaisanteries du style : «C’est quand même plus drôle d’être ici que dans une chambre d’hôtel à déprimer face au Téléthon !» ils assistaient tous médusés à mes retrouvailles avec mon grand-père ! Mon papy Henry… Ingénieur, gaulliste, fervent catholique, fait prisonnier en Allemagne en août 1914… Oui, il était parti trois semaines avant la déclaration de la guerre, apprendre la langue de Goethe à Munich ! Il reviendra en France en 1918, totalement bilingue. (Un séjour linguistique particulièrement pénible, mais tellement moins cher que des cours en immersion totale chez Berlitz !) Depuis 1991, Henry n’avait plus aucune nouvelle de la Terre (pour aider à couper les ponts, Dieu ne veut pas que ses ouailles se tiennent au courant) et c’est lui qui avait mille questions à me poser. Juste avant son départ, Edith Cresson était entrée à Matignon, on avait percé le tunnel sous la Manche et Saddam Hussein avait envahi le Koweït… Mais avant toute chose, papy voulait prendre de mes nouvelles. J’étais devenu un homme, j’ai aujourd’hui le même âge que mon père lorsqu’il l’avait serré pour la dernière fois dans ses bras.

«A l’époque, me dit-il, tu prenais des cours de théâtre, tu dois être à la Comédie-Française maintenant, pensionnaire ? Sociétaire, tu as été nommé sociétaire ! – Non papy… (Comment lui faire comprendre que j’avais légèrement bifurqué, que j’étais devenu humoriste ?) J’écris papy, j’écris des articles dans la presse. – Quel journal, laisse-moi deviner ? Le Figaro. Tu écris dans le Figaro, c’est magnifique ! - Oui, c’est ça papy, le… le Figaro. - Ah, le journal de Robert Hersant. Quelle coïncidence, je l’ai croisé hier au jardin d’Eden, je vais lui dire que tu es mon petit-fils. Stéphane, un Guillon, digne de ce nom, se doit de combattre la gauche ! (A cet instant, toute mon équipe était sous la table, morte de rire.) Et dis-moi, tu gagnes bien ta vie, tu es bien payé au Figaro ? - 224 euros. – C’est quoi ça… les euros ? – C’est la monnaie européenne, le franc a été abandonné en 1999. – Tout le monde a la même monnaie, même les Schleus ? hurla papy ! Il faut réagir, on ne peut pas laisser faire ça, qui est le Président ? Il est de droite, j’en suis sûr, François Mitterrand est au fond du trou, il déprime. Même l’arrivée de sa femme Danièle, la semaine dernière, ne lui a pas redonné le sourire. Ils font déjà chambre à part et ont repris leurs bonnes vieilles habitudes de la Terre.» Mon grand père était très énervé, cette histoire de monnaie commune avec l’Allemagne ne passait pas.

«Alors, comment s’appelle le Président ? insistait-il. - Ecoute, depuis ton départ, Chirac a été élu deux fois. Il n’est pas très en forme, tu risques de le voir bientôt et aujourd’hui c’est… Nicolas Sarkozy. – Qui ça ? – Sarkozy. – Il est au RPR ? – A l’UMP, papy, c’est la même chose. – Et il est bien ? C’est un bon Président ? Tu dis du bien de ce Sarkozy dans tes éditos au Figaro ? (Désormais mon équipe était en larmes, suffoquant, me suppliant d’arrêter !) Mais dis-moi, ce Sarkozy, il ressemble à quoi ? – Tu le connais papy, à ton époque, il était maire de Neuilly, il venait de piquer la femme de Jacques Martin. Tu sais, un petit brun très nerveux, qui bouge tout le temps les épaules !» Par nature, les esprits sont très zen, habités d’une vie spirituelle très riche et il en faut énormément pour les impressionner, mais là, je sentais que mon grand-père était sidéré, estomaqué… «Ce type-là est devenu Président ? – Oui papy… Mais tu sais, il est très entouré. En ce moment, il est cul et chemise avec la chancelière allemande, Angela Merkel, toutes ses décisions sont prises avec sa permission. Par exemple, la semaine dernière, avant de prononcer son discours à Toulon, il lui a fait parvenir le texte pour validation.»

La suite est assez confuse, mon grand-père se mit à hurler, à parler comme Montebourg (sauf que lui a des circonstances atténuantes) : «Les Boches, les Schleus, les Fritz avaient gagné, il fallait prendre les armes, se défendre !» D’ailleurs, avant-hier, il avait croisé Bismarck à la cantine, particulièrement en forme, souriant, plaisantant avec son état-major et ça lui avait paru suspect, il se doutait que quelque chose se tramait ! La voix de mon grand-père se mit tout d’un coup à faiblir, l’aube pointait… «Ecoute, mon Phanou, je vais te dire une chose que je n’aurais jamais pensé pouvoir dire : tu as le devoir de passer chez l’ennemi, écris tes articles dans Libération, ce brûlot gauchiste tenu par Serge July. Dans ces périodes-là, il faut savoir résister…» J’ai voulu lui répondre, lui dire qu’il pouvait être fier, rassuré, que… Mais le jour s’était levé et les esprits, comme chacun sait, disparaissent avec le soleil.

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